mercredi 1 juillet 2009
« Les aborigènes d'Australie: vers une renouveau identitaire? »
Les aborigènes australiens étaient les premiers habitants d'Australie. Ils menaient une vie de nomades, se déplaçant dans des régions géographiques relativement bien définies car ils suivaient les saisons et les sources de nourriture.
Je connaissais très peu la culture aborigène avant d'arriver en Australie. J'avais seulement entendu parlé des terribles politiques d'assimilation pratiquées par les colons anglais, et plus particulièrement de la « génération volée », terme qui désigne les enfants d'aborigènes enlevés de force à leurs parents et placés dans des institutions religieuses.
Très vite après mon arrivée à Perth, j'ai été surpris par la séparation ethnique qui existait dans cette ville. Les aborigènes semblent se regrouper entre eux, sur les grands squares du centre-ville ou assis sur la pelouse d'un parc. Bouteilles à la main, ils semblent errer, clochardisés parmi une population blanche qui prends soin de ne pas y prêter attention.
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Une terre sacrée
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La première réaction des Aborigènes à l'installation des Anglais se traduit par une stratégie d'adaptation, parfois un éloignement volontaire. Les aborigènes pensent tout d'abord que ces hommes à la peau blanches sont leurs ancêtres venus leur rendre visite. Ils représentent à leurs yeux les esprits des morts car le corps des morts se dépigmente et devient blanc.
Les colons, quant à eux, sont étonnés par l'attachement à la terre de ces hommes qui ne possèdent ni maison ni agriculture. Ne parvenant pas à effectuer des commerces avec eux et ne comprenant pas leur valeur, ils choisissent de se laisser guider par leurs préjugés éthnocentristes et renoncent à entamer des négociations en vue d'un traité.
En réalité, les colons se sont retrouvés confronté à une valeur totalement antagoniste à la leur: l'absence de la notion de possession.
La possession de biens n'est pas une valeur culturelle dans la société aborigène. D'une part, le nomadisme et l'absence de culture de jardins rendent l'accumulation de nourriture pour l'hiver et celle de biens matériels inutiles. D'autre part, les aborigènes veillent à ne pas surexploiter leur environnement en ne prélevant que ce qu'ils peuvent consommer dans l'immédiat ou les jours suivants. Je me souviens lors d'une visite au Wardan Aboriginal Cultural Centre à Yallingup, d'un témoignage sur une anecdote d'enfance de l'un des guides aborigènes. Celui-ci nous racontait les recommandations de sa grand-mère alors qu'il ramassait des œufs de tortue sous une souche d'arbre. Lui, voulait emporter tous les œufs mais sa grand-mère le lui interdisait, lui expliquant qu'en laissant deux œufs à cet endroit il y en aurait de nouveau l'année suivante. Ce guide m'a également expliqué que les feus de forêts fréquent dans le bush servaient à faire germer les graines, à favoriser le renouvellement de la végétation et d'attirer le gibier.
En outre, les aborigènes pratiquent des cérémonies appelées rites de multiplication qui servent à renforcer les facultés de reproduction des espèces naturelles mais aussi à rappeler aux hommes l'importance et la place que chaque élément naturel tient dans le cosmos.
La notion de propriété est en lien direct avec le concept du temps du Rêve (Dreamtime), qui est cœur des sociétés aborigènes. Il s'agit d'une idéologie globale relative à la création de l'univers et à la relation d'équilibre et d'harmonie qui existe entre tous les êtres et toutes les choses qui le peuplent. Ce n'est pas un concept chronologique comme la Genèse biblique mais la dénomination du lien permanent qui existe entre le passé, l'avenir et le futur. Il désigne à la fois les créatures ancestrales qui ont parcouru le continent et les récits mythiques qui racontent leurs exploits et les traces qu'ils ont laissées et qu'ils laissent encore sur terre lors de leurs passages. Par exemple, d'immenses serpents ont remué la terre, créant les rivières et pondu des œufs, les montagnes. Ces créateurs sont aussi des esprits qui s'incarnent dans les choses et les êtres humains, ils sont leur Ancêtres tout comme ils définissent leur personnalité.
Le haut lieu symbolique de la culture aborigène est Uluru (aussi appelé Ayers Rock). Le « coeur rouge » de l'Australie est une magnifique formation rocheuse dont les couleurs se transforment graduellement sous la lumière rougeoyante du soleil couchant. C'est l'un des hauts lieux sacrés du peuple Anangus. Selon leurs croyances, les montagnes, la végétation, la faune et les hommes ont été créés au même moment pendant la période de la création, la Tjukurpa. Certaines cavernes possedent une symbolique forte et l'accès y est interdit aux touristes. Le dreaming, l'histoire de la création du monde, explique comment les différentes grottes se sont formées. Uluru fût un lieu ou résidait les ancêtres créateurs et chaque particularité géologique est souvent lié a leurs actions et péripéties.
Naître à un certain endroit ou être l'enfant d'un parent définit l'appartenance à un clan dont l'ancêtre est l'un des héros du temps du Rêve. Chaque aborigène possède un lien spirituel avec un territoire et des sites donnés. Il est ainsi gardien du Rêve qu'il célèbre par des rituels durant lesquels les mythes sont racontés, peints, chantés ou dansés.
Un aborigène que j'avais rencontré au Wardan Aboriginal Cultural Centre m'avais raconté une anecdote surprenante. Adolescent, alors qu'il chassait le kangourou, il parvint à blesser l'un d'eux mais celui-ci continua sa course jusqu'à s'effondrer sur un territoire n'appartenant pas à sa tribu. Il fut confronté à un dilemme: Fallait-il récupéré la bête ou la laisser sur place? En la récupérant, il violait les droits sacrés du territoire et risquait des représailles des esprits qui le peuplaient. En la laissant sur place, il violait une loi fondamentale: une créature ne peut pas être tué sans raison, si elle n'est pas consommé, son esprit va errer et chercher à se venger. Dans les deux cas, il s'agit d'une transgression de loi extrêmement importante aux yeux des aborigènes, et une des punitions couramment pratiquée consiste à enfoncer une lance dans la cuisse du coupable. Il s'en alla donc chercher conseil auprès des « anciens » de la tribu, qui fît prévenir la tribu gardienne du Rêve du territoire en question.
Une « propriété », un territoire, ne peut donc pas être vendue ou cédée parce qu'elle incorpore l'identité même des personnes et des clans. On peut donc facilement imaginer les conséquences d'un partage territorial imposé par les colons sur l'identité même des aborigènes.
Parenté et alliance
Lors d'un voyage plus dans les terres, je me suis rendu à Wave Rock, un grand rocher de granit qui a pris, dû à l'érosion provoquée par les pluies, une forme de vague. Il s'agit aussi d'un site spécial pour les aborigènes. Nous y avons rencontré un aborigène qui s'y été rendu en « pèlerinage ». A l'issue d'une longue discussion, nous avions l'impression d'en connaitre davantage sur les relations de parenté au sein de la société aborigène. Il nous expliqua que cet endroit était jadis un lieu de réunion des différentes tribus qui peuplaient l'actuelle Australie Occidentale. Cette réunion devait notamment préparer certains membres des tribus au mariage, et était régie par des codes stricts.
Les tribus se plaçaient en cercle en fonction de leur provenance géographique, pour échanger et commercer. Les personnes à marier devaient alors choisir leurs futurs partenaires en respectant des conditions. L'union était accordée si non seulement il n'y avait pas eu de mariage entre ces deux tribus depuis au moins deux générations, mais aussi pas de mariage entre les voisins de gauche et de droite de ces deux tribus. Je compris qu'il s'agissait d'un mécanisme d'évitement de l'inceste. Les sociétés aborigènes ont donc développé un système complexe pour éviter la consanguinité.
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Pour séjourner dans la communauté, il faut qu'un « nom de peau » (skin name) nous est été attribué. Je n'ai compris que plus tard par les livres la portée du sens de ce mot, mais il me permettait à ce moment là d'être temporairement intégré dans une famille et d'avoir une place dans la communauté.
Les noms de peaux aborigènes déterminent la place de chaque individu dans le réseau des relations sociales de la communauté et constituent également un système complexe qui régit les mariages. Tel nom de peau ne peut se marier qu'avec tel autre nom de peau bien déterminé.
Tout ce système permet bien entendu de régir un certain nombre de règles de société, mais également d'éviter les problèmes de consanguinité qui pourraient rapidement apparaître au sein des communautés de petites tailles.
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Lors d'une discussion avec le guide du Wardan Aboriginal Cultural Centre à Yallingup, celui-ci me décrivit les relations de parenté qui existaient au sein de sa famille avant l'occidentalisation ne bouleverse leur mode de vie. Il me raconta que chez les aborigènes, les enfants considèrent comme « mères », outre leurs mères biologique, toutes les sœurs de cette dernière mais aussi toutes les cousines de ces dernières si elles sont issues de sœurs elle-mêmes, et ainsi de suite. Le mécanisme est le même pour le père.
Ils existent un comportement spécifique à adopter vis à vis des individus en fonction de leurs liens de parenté. De la même façon, le partage de la nourriture est établit par des règles qui déterminent l'ordre dans lequel les membres peuvent se nourrir, et ce qu'ils ont le droit de manger.
Chez tous les Aborigènes, des interdits s’appliquent à la sexualité, à l’espace, à la parole, à la nourriture ou à l’utilisation de certains objets. Le tabou le plus important, commun à tous les Aborigènes, interdit à un garçon et à une fille d’approcher l’un de l’autre et de se parler s’ils sont en relation de gendre à belle-mère réelle ou potentielle. Cette relation est déterminée d’office dans certains groupes par les catégories classificatoires qui regroupent la moitié, le quart ou un huitième des femmes comme épousables et les autres comme interdites. Dans d’autres groupes, la relation est définie au moment de l’initiation d’un garçon, lorsqu’on lui choisit un futur beau-père et une future belle-mère dont il devra épouser la ou les filles.
Chez la plupart des Aborigènes existe aussi un tabou sur le nom des morts. Pendant deux ans au moins, on ne doit pas prononcer le nom du mort ni ce qui rappelle son nom. On supprime donc dans la langue des noms propres et des noms communs qui peuvent être très courants. Ils sont remplacés par un synonyme ou l’expression « sans nom », kumanjayi, dans les groupes du désert. Au bout de deux ans, le terme peut revenir.
L'art aborigène
L'art tient une place très importante dans la culture aborigène. Au cours de l'année passé en Australie, j'ai eu plusieurs fois l'occasion de me rendre dans des galeries d'art, de pratiquer le didgeridoo et lors de mon séjour dans la communauté de Galuru, d'assister à des danses traditionnels.
En l'absence d'écriture, le savoir aborigène est transmis avant tout oralement. Les récits les plus longs sont mémorisés grâce à la répétition des rituels. Alors que j'assistais à une partie d'une cérémonie – celle qui m'était autorisé - une personne âgée s'est mis à chanter. Un aborigène avec qui j'avais fait connaissance auparavant m'a expliqué qu'il racontait le récit d'un voyage de ses ancêtres. J'étais très ému en imaginant que ce récit à traverser plusieurs siècles, transmis de génération en génération. Il s'agissait en fait de « pistes chantées ».
Les pistes chantées retraçent les aventures des héros mythiques du temps du Rêve sur le paysage actuel. Ce qui est remarquable, c'est que les itinéraires suivis dépassent largement le simple territoire d'une seule tribu et les pistes chantées traversent toujours plusieurs communautés aborigènes, chacune étant le gardien d'un maillon, d'une pièce d'un gigantesque puzzle à la taille du continent australien. Un récit mythique, qui est souvent un cycle de chants, peut s'étendre sur l'ensemble du continent et se trouve ainsi découpé et partagé entre de multiples groupes aborigènes, souvent avec des langues distinctes. Seul le rassemblement de tous ces éléments forme le récit complet.
En outre, de nombreux récits transmits oralement sur le Temps du Rêve contiennent une vérité historique. Par exemple, beaucoup de groupes aborigènes installés sur la côte nord ont des récits racontant la venue d’ancêtres par la mer. Pour les Lardil de Mornington Island, un serpent géant aurait détaché leur île du continent ; or les géologues ont montré que cette île s’est effectivement séparée il y a 6000 ans.
L’art pictural aborigène renvoie de la même manière au « temps du Rêves ». Il remonte à plusieurs dizaines milliers d’années .La peinture aborigène connait depuis quelques année un grand succès à travers le monde et commence à être coté sur le marché mondial. Ce fait relativement nouveau pourrait bien participer à la fin de la mort annoncée de la civilisation aborigène. La diffusion de ces œuvres est liée à un véritable combat politique que mènent les Aborigènes pour la reconnaissance de leur culture. Dans les année 70, ils décidèrent en montrant leurs toiles de dévoiler une partie des secrets de leurs cultures pour affirmer leur spécificité culturelle et de démontrer leur relation ancestrale avec leur territoire. De cette façon ils ont pu prouver leur appartenance à plusieurs zones géographiques qui leur ont été maintenant restituées de plein droit.
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Les peintures aborigènes retranscrivent des sortes de vues aériennes du paysage, représentant ainsi les créations terrestres réalisées par le passage de ces êtres fondateurs du temps des rêves. les traces de leurs passages témoignent de leurs aventures terrestres, transmises oralement sous forme de pistes chantées, ont façonné le paysage (lit de rivière, colline, point d'eau, etc...).
La musique aborigène
Le didgeridoo est considéré comme étant l'instrument à vent le plus vieux au monde. Bien que la culture aborigène remonte à plus de 50 000 ans, il est néanmoins difficile de retrouver une trace de cet instrument au delà de 2 000 ans. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, tous les aborigènes d'Australie ne jouent pas culturellement du didgeridoo. Seules les tribus du nord des Terres d'Arnhem utilisaient cet instrument de musique. De plus, dans la culture aborigène, seuls les hommes sont habilités à jouer de cet instrument. Maintenant il s'est démocratisé dans l'ensemble du pays et dans le monde entier, se mariant avec d'autres styles musicaux modernes.
C'est dans la communauté de Galuru que je me suis initié à cet instrument. Bien que son usage ait beaucoup changé, il sert traditionnellement à accompagner des chants, lors de fêtes ou de rituels.
Conclusion
La notion d'identité « Aborigène » n'existe pas en elle-même, et encore moins chez les Aborigènes eux-mêmes. Aucune langue aborigène ne possède un mot pour désigner l'ensemble de la population aborigène du continent. Spirituellement liée à la terre, l’organisation sociale traditionnelle aborigène est très complexe et varie selon les régions et les langues. Malgré cette diversité, les échanges de mythes sur la formation du paysage et l’instauration de règles sociales par des voyageurs totémiques ont tissé un lien culturel puissant reliant quelque cinq cents tribus d’un océan à l’autre.
La rencontre entre le monde aborigène et la société occidentale a complètement bouleversé les repères identitaires qui fondaient leurs sociétés. En déplaçant les peuples aborigènes dans des zones réservés, les européens ont détruit les attaches spirituelles qui les associaient individuellement et collectivement à des sites terrestres. Le succès récent de l'art aborigène a permis de témoigner du degré de culture et de sophistication du peuple aborigène et servit de preuve de leurs droits fonciers. Il en tire une grande fierté, un regain de confiance dans leur culture et de l'argent qui, pour l'instant, va à son groupe. Cet optimisme, conforté par le « pardon » aux aborigènes du premier ministre Australien ne doit pas détourner l'attention des vrais problèmes que rencontrent toujours une partie des communautés australiennes: chômage, illettrisme, violence, abus d'alcool et de drogue, suicides en prison.